14 Rina Lasnier, poétesse, dramaturge et journaliste (1910-1997)

Diane Boudreau

rina lasnier

Membre fondatrice de l’Académie canadienne-française, Rina Lasnier fait partie des quatre grands poètes qui ont marqué la poésie moderne québécoise, aux côtés des Anne Hébert, Alain Grandbois et Hector de Saint-Denys Garneau. Plusieurs de ses poèmes ont été traduits en anglais, en espagnol, en italien, en hongrois, en polonais et en russe, d’autres ont été mis en musique. Ses pièces ont été jouées sur les scènes du Québec, du Canada et de la France. Elle a aussi écrit des centaines d’articles qui ont été publiés dans des journaux et des revues. En 1975 et en 1986, sa candidature a été proposée pour le prix Nobel de littérature, et elle a remporté plusieurs prix prestigieux tout au long de sa carrière.

Enfance et études

Rina Lasnier naquit à Mont-Saint-Grégoire en Montérégie au Québec le 6 août 1910. Son père était un commerçant prospère qui s’établit à Saint-Jean-sur-Richelieu vers 1915, ce qui permit à sa fille de fréquenter le pensionnat de la Congrégation de Notre-Dame. Dès le début de l’adolescence, elle s’intéressa à la poésie :

[…] il y eut les bibliothèques. Il y avait aussi un libraire-papetier, comme il en existe dans toutes les petites villes. Ne connaissant même pas l’existence de l’Index, ou feignant de l’ignorer, ce cher libraire passait n’importe quoi à des adolescentes de 12, 13 et14 ans. […] Il va de soi que je tirais de ce fouillis les « trésors » et anthologies de la poésie. Je devais être la seule à m’intéresser à la poésie et je n’en parlais jamais. C’était un secret, non pas honteux mais bienheureux.

Elle eut quinze frères et sœurs, dont la majorité, soit neuf d’entre eux,  ne vécut pas plus de quelques années, les deux autres mourant alors qu’ils étaient de jeunes adultes. Nul doute que naissances et deuils ont ponctué son enfance et influencé sa perception de la vie et de la mort.

À 16 ans, elle séjourna une année au couvent Palace Gate, à Exeter, en Angleterre, avec sa sœur Alda, dont elle était très proche, afin d’apprendre la langue anglaise. En 1927, elle fréquenta le Collège Marguerite-Bourgeoys à Montréal, mais l’année suivante, une mononucléose la força au repos complet. En 1931, elle obtint un diplôme de littérature française, puis en 1932, un diplôme de littérature anglaise à l’Université de Montréal; en 1933, la même université lui octroya un baccalauréat ès Arts.

Rappelons que l’éducation supérieure pour les filles était fort peu encouragée à l’époque au Québec : le premier collège classique pour jeunes filles fut inauguré en 1908 à Montréal. En 1941, 94 % des élèves de la Commission des écoles catholiques de Montréal quittèrent l’école en 6e année, les plus de 17 ans représentant seulement 3,7 % des élèves (pour les femmes, impossible de connaître les chiffres exacts tellement elles sont peu nombreuses). Rina Lasnier constitue, en quelque sorte, l’exception à la règle.

En 1939, elle étudia en bibliothéconomie, sa thèse portant sur Victor Barbeau, mais elle ne fut jamais bibliothécaire, même si l’évêque de Saint-Jean lui offrit le poste, car son père refusait qu’elle ne soit pas rémunérée; en effet, selon le prélat, une jeune fille vivant chez ses parents ne méritait pas un salaire.

En 1940, elle reçut le certificat de formation Volunteer Auxialiary Drivers’ Corps sur le fonctionnement et l’entretien des véhicules motorisés en temps de guerre. Elle-même se déplaça en bicyclette presque toute sa vie dans les rues de Joliette où elle vécut trente-sept ans, ce qui ne l’empêcha pas d’aimer les voyages.

Journalisme dans les années trente

Dès 1935, le directeur du nouvel hebdomadaire Le Richelieu, Paul L’Écuyer, confia à l’écrivaine la direction de la page féminine. Il s’agissait davantage de chroniques littéraires et culturelles que de chroniques pour les mères au foyer; Rina Lasnier consacra plusieurs pages à des écrivains, à des poètes, à des musiciens et à des artistes.

Cet exercice suivi d’écriture concise et rapide ne pouvait que me discipliner et m’habituer à la diversité. Comme j’avais commencé par bannir les recettes de cuisine de cette page où la femme me paraissait traitée en mineure ou en simple ménagère, vous devinez bien que la littérature, l’art, et même, l’astrologie eurent leur place. […] Ouf ! ce que j’ai dû en remplir des colonnes et des colonnes, citant des extraits de poésie ou de proses.

Entre 1935 et 1941, Rina Lasnier publia plus de deux cents textes dans ce journal. Elle n’hésita pas à publier également des poèmes, notamment ceux d’Alfred DesRochers, d’Albert Lozeau ou même de Baudelaire, et ce, à de nombreuses reprises. Dans ses chroniques, elle mentionna une cinquantaine d’écrivains. Même si Le Richelieu devient l’organe officiel de l’Action catholique du diocèse de Saint-Jean-Longueuil en 1937, près de 85 % de ses articles, poèmes, récits et chroniques ne concernaient pas la religion, mais la littérature et la culture générale et décrivaient même les œuvres d’artistes ou d’écrivains dont les œuvres avaient été mises à l’Index dans Romans à lire & Romans à proscrire de l’abbé Louis Bethléem, tels Emmanuel Kant ou Alphonse de Lamartine.

En juillet 1942, elle débuta sa collaboration avec le père Gustave Lamarche et publia une quarantaine de textes dans Les carnets viatoriens jusqu’en 1955. Par la suite, elle écrivit des articles pour des journaux et revues comme Le Devoir, Notre Temps, La revue populaire, Le Canada Français et même le Sélection du Reader’s Digest.

Poésie et théâtre

En 1939, Féerie indienne, sa première pièce, parut aux Éditions du Richelieu, puis en 1941, son premier recueil de poésie, Images et proses, chez le même éditeur. À partir de ce moment, elle décida de se consacrer exclusivement à l’écriture, le mariage ou la vie religieuse ne lui convenant pas, ce qui était exceptionnel et courageux pour une femme en ces années-là.

En 1943, elle obtint le prix David pour sa deuxième pièce, Le jeu de la voyagère, qui relate la vie de Marguerite Bourgeoys, pièce qui fut jouée à Troyes en France et présentée à de multiples occasions au Québec et à la télévision quelques années plus tard.

En 1944, Victor Barbeau, écrivain, journaliste et professeur, l’invita à la réunion de fondation de l’Académie canadienne-française; elle y fut reçue en 1947 et y occupa le fauteuil numéro quatorze dès 1948 en compagnie de Lionel Groulx, Robert Choquette, Marius Barbeau, Marie-Claire Daveluy, Alain Grandbois, entre autres. En 1947, elle publia sa troisième pièce, Notre Dame du Pain, qui fut jouée à Ottawa, au parc Lansdowne, devant 80 000 spectateurs.

Puis les œuvres, des recueils de poésie essentiellement, se succédèrent à un rythme vertigineux, plus de trente dans les décennies suivantes. Elle reçut une dizaine de prix nationaux et internationaux tout au long de sa carrière prolifique.

Jean Royer, poète et critique littéraire, a affirmé quelques jours après sa mort :

Dans cette poésie tour à tour épique et quotidienne, mais qui s’écrit au plus près de l’absolu, le vocabulaire riche et précis évoque le paysage natal dans ses lumières et ses ombres, dans sa faune et sa flore, comme pour tisser un lien sacré entre l’homme et le monde. Cette poésie cherche l’âme des paysages et des choses et nous rappelle la dimension infinie de l’humain. […] Les perspectives de ce lien qui unit le poète au monde est certes l’Amour dans ses fulgurances de langage, comme appel et signe à la fois d’un absolu à atteindre.

D’autres écrivains ont témoigné leur admiration pour l’écrivaine : Anne Hébert écrit qu’elle est le poète le plus important de son époque, Marie-Claire Blais qu’elle nous éblouit de ses mots, Victor Barbeau qu’elle a cette intimité, cette familiarité des êtres et des choses observées d’un œil qui s’étonne et s’émerveille, plus encore qui s’émeut du moindre frissonnement, de la plus mystérieuse présence, Alphonse Piché qu’il se tourne vers elle, phare ancré dans la roche, et qui donne sa lueur dans la tourmente.

Rina Lasnier aura marqué l’histoire littéraire du Québec, privilégiant la liberté et la solitude, se préoccupant peu des diktats de l’Église catholique. Par contre, toute sa vie sera consacrée à la quête d’une spiritualité poétique et incarnée. Elle sera claire quant à sa posture :

Je ne suis pas théologienne… Je lis donc plutôt des ouvrages de spiritualité. […] Mes voies vont plutôt vers la contemplation que vers la science. J’aime mieux entrevoir Dieu dans Sa Parole que de décortiquer les hypothèses, souvent douteuses, des exégètes.

On lui reprochera parfois son recours à des personnages bibliques dans certains recueils, mais jamais elle ne renoncera à rompre ce lien qui unit le poète au monde : l’Amour.

Je demande grâce à l’amour pour le reste de l’amour

comme l’oiseau demande grâce à la hauteur de l’étendue ;

l’oiseau dans sa fuite a perdu son ombre terrienne

mais jamais les ailes et la vie effilée hors de soi.

« Je demande grâce », L’arbre blanc

Œuvres principales

Féerie indienne, théâtre, 1939

Images et proses, poésie, 1941

Le Jeu de la voyagère, théâtre, 1941

Le Chant de la montée, poésie, 1947

Notre Dame du Pain, théâtre, 1947

Escales, poésie, 1950

Présence de l’absence, poésie, 1956

Mémoire sans jours, poésie, 1960

L’Arbre blanc, poésie, 1966

Poèmes, Tome I : Images et proses – Madones canadiennes – Le chant de la Montée – Escales – Présence de l’absence – Avant-dire de l’auteur.
Tome II : Mémoire sans jours – Les gisants – L’arbre blanc – Poèmes anglais, 1972

Chant perdu, poésie, 1983

Prix obtenus et honneurs

Prix David, 1943

Membre fondatrice de l’Académie canadienne-française, 1947

Prix Ludger-Duvernay, 1957

Médaille Lorne Pierce, 1964

Prix Mgr Camille Roy, 1964

Prix Molson, 1971

Prix A.J. Smith, Université du Michigan, 1972

Prix Athanase-David, 1973

Prix France-Canada, 1974

Prix et Médaille de la Société royale du Canada, 1974

Citoyenne d’honneur de Saint-Jean-sur-Richelieu, 1974

Doctorat honorifique, Université de Montréal, 1977

Doctorat honorifique, Institut Gracian, Académie internationale, 1977

Prix Edgar Poe de la Maison de la Poésie, France, 1978

Médaille commémorative de la Reine, 1978

Membre d’honneur de l’Union des écrivaines et des écrivains québécois, 1978

Prix des Arts Maximilien-Boucher de la Société nationale des Québécois de la région de Lanaudière, 1983

Grande officière de l’Ordre national du Québec, 1987

Membre de la Société royale du Canada

Création du prix Rina-Lasnier par l’Association des auteurs de la Montérégie, 2000

Références

« 80 000 Persons Throng Into Landsdowne Park for Religious Drama », The Ottawa Citizen, 21 juin 1947, p. 10.

Barbeau, Victor (1939), « Féerie indienne, ce qu’en pense M. Victor Barbeau », Le Richelieu, 4 mai, p. 2-3.

Bethléem, Louis (1914), Romans à lire & Romans à proscrire, Lille, Romans-Revue. En ligne. <https://archive.org/details/romanslireetro00bethuoft>.

Blais, Marie-Claire (1995), « La voix glorieuse des humbles », dans Mémoire sans jours de Rina Lasnier, Montréal, BQ, p. 10.

Bonenfant, Joseph et Richard Giguère (1978), « Est-il chose plus belle qu’une orange ? Rencontre avec Rina Lasnier », Voix et Images, vol. 4, no 1, p. 3-32.

Boudreau, Diane (2015), « On dansait sur un volcan… », Rina Lasnier, journaliste au Richelieu (1935-1941), 140 p. Tapuscrit.

Collectif Clio (1982), L’histoire des femmes au Québec depuis quatre siècles, Montréal, Quinze, 521 p.

Descarries, Francine (2006), Chronologie de l’histoire des femmes au Québec et rappel d’évènements marquants à travers le monde, UQÀM, Institut de recherches et d’études féministes (IREF). En ligne. <http://www.unites.uqam.ca/arir/pdf/chronologieNouvelleVersionJuin2007.pdf >

Gosselin, Michel (2010), En route et pas de sentiment. Anne Hébert, entre Paris et Montréal, Montréal, Hurtubise, 456 p.

Lajoie, Yvan (1978), « Essai de bibliographie des œuvres de Rina Lasnier », Liberté, Vol. 18, no 6 (108), p. 143-154.

Leclerc, Richard (1989), Histoire de l’éducation au Québec, Sillery, Éditions du Bois-de-Coulonge, 129 p.

Piché, Alphonse (1976), « Lettre à Rina », Liberté, vol. 18, no 6, p. 139.

Royer, Jean (1997), « La poétesse Rina Lasnier est décédée. Son œuvre la place parmi les plus grands de la poésie moderne québécoise », Le Devoir, 12 mai, Cahier B, p. 8.

Pour aller plus loin

Audy, Michel (1975), À la rencontre de Rina Lasnier, Scénario de Michel Audy. Documentaire restauré en 2014 grâce à la collaboration du Musée du Haut-Richelieu et du Gouvernement du Québec, DVD, 65 min.

Kushner, Eva (1964), Rina Lasnier, Montréal, Fides, 191 p.

Lasnier, Rina (2011), L’épanouissement de l’ombre, poèmes choisis, Montréal, Éditions du Noroît, 183 p. Choix et présentation de Jocelyne Felx.

Pageau, René (2012), Rina Lasnier, poète de l’essentiel, Montréal, Lidec, coll. Célébrités, 62 p.

(s.d.), « Lasnier, Rina », Les Prix du Québec – la lauréate Rina Lasnier. En ligne. http://www.prixduquebec.gouv.qc.ca/recherche/desclaureat.php?noLaureat=63

Gouvernement du Québec (2015), « Rina Lasnier (1910-1997) », Rina Lasnier – Ordre national du Québec. En ligne. http://www.ordre-national.gouv.qc.ca/membres/membre.asp?id=40

« Rina Lasnier », Wikipédia, l’encyclopédie libre. En ligne. https://fr.wikipedia.org/wiki/Rina_Lasnier.

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