1 Christine de Pisan, femme de lettres (1365-1431)

Sarah-Anne Arsenault

Christine de pisan

Oubliée durant plusieurs siècles, l’œuvre de Christine de Pisan a soudainement refait surface dans les années 1980 grâce à l’essor des études féministes. En effet, cette philosophe et poétesse de la fin du Moyen-âge est aujourd’hui considérée comme étant l’une des premières féministes de l’histoire. De fait, alors que 98 % des femmes de son époque étaient analphabètes, elle est devenue la première Française à vivre de sa plume. Elle n’a jamais hésité à s’en servir pour se porter à la défense de son sexe. Regard sur la vie de cette femme unique, indépendante, savante et courageuse.

Une Italienne à la cour du roi de France

Christine de Pisan nait à Venise autour de 1365, mais elle n’y vivra que quelques années : la réputation de son père, grand astrologue et médecin, est telle que le roi de France l’invite à s’installer à Versailles et à travailler pour lui. Ainsi, dès ses quatre ans, Christine grandira à la cour de Charles V, dit Le sage, et aura accès à une éducation privilégiée pour son sexe. En effet, les femmes de l’époque recevaient comme seule éducation celle que leur père et mari voulaient bien leur offrir. Par chance, non seulement le père de Christine l’encourage à s’instruire, mais à quinze ans, elle épouse le secrétaire du roi. Celui-ci, lettré et cultivé, occupera une place importante dans l’éducation littéraire de son épouse.

En 1380, la violence du destin frappe Christine : le sage roi Charles V, qui veillait financièrement sur sa famille, meurt. Son décès fragilise grandement la situation politique du Royaume : alors que la guerre de Cent Ans vient tout juste de s’apaiser, l’arrivée du nouveau souverain, âgé de douze ans à peine, fait naître des conflits internes à la cour. Les oncles du petit Charles VI s’arrachent le pouvoir et les Anglais comptent bien profiter du chaos qui règne à Versailles pour repartir à l’attaque.

Quant à Christine, ses malheurs ne font que commencer : son père, qu’elle adorait, décède à son tour alors qu’elle n’a pas vingt-cinq ans. Tous ses frères retournent aussitôt en Italie. Deux ans plus tard, c’est son mari qui disparaît. Accablée sous les deuils, Christine devient veuve à vingt-cinq ans, avec non seulement trois enfants à sa charge, mais également sa mère et sa tante, analphabètes. Pour ne rien arranger, elle est laissée sans héritage et est même poursuivie pour les dettes de son mari. Ne se trouvant plus dans les grâces du pouvoir royal depuis le décès de Charles V, elle doit se défendre elle-même en cour de justice. Ses aventures judiciaires dureront quatorze ans.

Toutefois, malgré sa situation précaire, Christine fait le choix incroyable de ne pas se remarier et de rester veuve toute sa vie.

Seulete suy et seulete vueil estre,
Seulete m’a mon doulz ami laissiee,
Seulete suy, sanz compaignon ne maistre,
Seulete suy, dolente et courrouciee

Cent ballades

Rappelons qu’en cette fin du Moyen-âge, les femmes sont entièrement dépendantes de leur père ou de leur mari ; Christine sera l’une des premières à subvenir elle-même à ses besoins et à ceux de sa famille, grâce à sa plume. Ce choix difficile est le seul qui lui permet de se consacrer à l’étude : une vie d’épouse et de mère ne lui en aurait pas laissé la possibilité. Évidemment, ce faisant, elle renonce à l’amour, à la sexualité et à la sécurité.

 Alors, je me mis à forger de jolies choses, plus légères au commencement, et tout comme l’ouvrier qui devient de plus en plus subtil dans ses œuvres à force de les pratiquer, en continuant toujours à étudier diverses matières, mon intelligence s’imprégnait de plus en plus de choses nouvelles, et mon style s’améliorait, gagnant en subtilité et touchant de plus hautes matières, depuis mille trois cent quatre-vingt-dix-neuf où je commençai, jusqu’en cette année mille quatre cent cinq où je ne cesse de continuer; j’ai compilé pendant ce temps quinze volumes principaux, sans compter les autres petits poèmes séparés…

L’Advision Christine

Une identité bien à elle : écrivaine

Les premiers écrits de Christine de Pisan sont uniquement des poèmes d’amour, qu’elle vend relativement bien. Mais, bien vite, elle ressent le besoin de se mettre à l’avant-plan pour réfléchir sur elle-même par l’intermédiaire de sa plume. L’usage de la première personne est pourtant très rare en littérature, à l’époque. La propension de Christine à utiliser le « moy » et le « je » sera caractéristique de toute son œuvre.

C’est à partir de 1405 que Christine de Pisan cesse d’écrire de la poésie. Elle investit alors les sphères religieuse, politique, historique et même militaire du monde littéraire. Déjà, à travers ses plus récents ouvrages poétiques, elle avait commencé à prendre position, majoritairement pour défendre les femmes. De plus, de 1401 à 1403, elle avait eu le courage de prendre part au Débat sur le Roman de la Rose de Guillaume de Lorris et Jean de Meung, une œuvre très populaire, mais remplie d’allusions sexuelles et de remarques misogynes.

Christine se lance donc dans toutes sortes d’ouvrages mystiques, philosophiques et politiques. Au fil de ses publications, sa réputation s’étend à tel point que des membres de la famille royale lui commandent des œuvres. La plus notable commande est sans doute Le livre des faits et bonnes mœurs du sage roi Charles V, un « miroir de princes » dans lequel Christine intègre des éléments tant éthiques que guerriers afin de rendre hommage à la vie du roi décédé. Bref, à quarante ans, son érudition et son talent d’écrivaine sont enfin reconnus à leur juste valeur.

En 1418, les Bourguignons envahissent Paris et Christine est forcée de fuir. On perd alors toute trace d’elle jusqu’au printemps 1429, lorsqu’elle écrit sa dernière œuvre, le Ditié de Jeanne d’Arc. Assez court, ce texte est émouvant : composé l’année même de la première apparition de Jeanne d’Arc, alors âgée de seize ans, Christine y partage tout l’espoir et tout l’amour qu’elle place dans cette jeune vierge.

Une fillette de seize ans (n’est-ce pas une chose hors nature ?) à qui les armes ne sont pas pesantes, car il semble qu’elle soit élevée pour cela tant elle est forte et résolue ! Et devant elle, les ennemis s’enfuient, personne ne peut lui résister. […]

Dans la chrétienté et dans l’Église, elle restaurera l’harmonie. Elle détruira les mécréants dont on parle, les hérétiques d’ignoble vie, comme l’indique la prophétie qui a été faite ; elle n’aura point de pitié pour les endroits où l’on déshonore la foi en Dieu.

Ditié de Jeanne d’Arc

 Christine ne connaitra pourtant jamais la fin de l’épopée de Jeanne d’Arc : elle décède environ un an plus tard à l’abbaye de Poissy, laissant derrière elle des dizaines de poèmes et plus de trente ouvrages plus originaux les uns que les autres.

            Érudite, philosophe et féministe

À l’époque de Christine de Pisan, les universités sont relativement récentes, n’ayant été inventées qu’au XIIIe siècle. Leur rôle est avant tout de conserver et de transmettre le savoir, considéré comme un secret immuable et dangereux auquel peu de gens doivent avoir accès, et surtout pas les femmes. Les universitaires sont donc des hommes privilégiés et pieux. L’enseignement, exclusivement en latin, se fait en mode « lectio et disputatio », soit une lecture par le maître suivie d’une discussion avec l’élève. Au premier cycle sont enseignés les arts libéraux (grammaire, rhétorique, logique, astrologie, musique, arithmétique et géométrie) et au cycle supérieur, on retrouve la médecine, le droit et la théologie. Les savoirs sont hiérarchisés et réservés à une élite, elle-même très hiérarchisée.

Toutefois, le règne de Charles V (1338-1380) correspond à une époque de laïcisation de la culture savante, annonçant l’arrivée imminente de la Renaissance. Le roi est un véritable bibliophile : très attaché aux livres, il est davantage cultivé que militaire – on ne le surnomme pas « Le sage » pour rien ! Mécène culturel et patron des arts, il fait reconstruire le Louvre et y inaugure la première Librairie royale. Puis il entreprend une politique de vulgarisation et de traduction d’œuvres anciennes et modernes, tant scientifiques qu’historiques, ce qui enrichira considérablement la langue française. Il dote aussi sa bibliothèque personnelle de plus de neuf cents nouveaux livres, la plupart en français, et encourage ses conseillers à les lire. Christine y a bien sûr accès : sans cette bibliothèque, elle n’aurait probablement jamais eu la carrière qu’on lui connaît.

Composer de la poésie est l’une des seules façons pour les femmes de la haute société d’intégrer le monde littéraire. Les premiers poèmes de Christine de Pisan se veulent donc largement inspirés de la littérature courtoise, mais ils se différencieront peu à peu de ceux d’autres poétesses. Christine commence en effet à y intégrer de plus en plus ses propres opinions. Ce changement est sans doute dû à ses études parallèles : tout en raffinant sa poésie, elle entreprend d’approfondir elle-même sa culture et dévore tous les ouvrages qui lui tombent sous la main.

C’est en découvrant La consolation de la philosophie de Boèce qu’elle décide de se convertir au monde des sciences et de la philosophie. Christine se lance d’abord dans l’étude de l’histoire, discipline pourtant non reconnue à l’époque, puis dans la philosophie, la politique, la morale et le monde militaire. Elle rédige alors plus de deux ouvrages par année, tous regorgeant d’érudition et de réflexion critique. Dans Le Chemin de longue estude, Le Livre de la Mutacion de Fortune ou encore L’Advision Christine, elle met en scène des personnages allégoriques tels que Raison, Droiture et Justice, lesquels prodiguent leurs leçons à travers les « aventures » dont témoigne le personnage principal, Christine. Au fil de ses écrits, elle cite fréquemment de grands penseurs de l’histoire, de Platon à Gilles de Rome, et n’hésite pas à en louanger ou à en critiquer certains.

Dès ses premiers textes, elle s’attaque aux préjugés misogynes les plus tenaces, souvent issus de « grands » textes ou basés sur le discours de l’Église. Par exemple, elle n’hésite pas à critiquer les populaires Lamentations de Mathéolus, qui dénigrent le mariage sous prétexte que les femmes sont des séductrices qui cherchent à dépenser tout l’argent de leur mari. Bien sûr, s’attaquer à de tels textes est un défi de taille pour Christine. Les auteurs les plus reconnus, d’Aristote à Saint Thomas d’Aquin, prônent l’infériorité naturelle de la femme. Son courage en est d’autant plus remarquable ! Voici un exemple d’une réplique qu’elle offre durant le Débat sur le Roman de la Rose :

Si tu méprises mes arguments en raison de mes facultés limitées (comme quand tu me reproches de parler « comme une femme ») sache bien que je n’y vois ni honte ni blâme; en effet je me sens réconfortée quand j’évoque la noble mémoire ou quand je connais par expérience répétée un si grand nombre de femmes de valeur, qui ont été et sont dignes d’éloge et instruites en toutes les vertus, et auxquelles je préfèrerais ressembler que d’être favorisée de tous les dons de la fortune.

Christine de Pisan à Gontier Col, fin septembre 1401

Dans ses écrits, Christine s’oppose à la généralisation et à la condamnation de tout le genre féminin sur la base de quelques exemples : elle veut rappeler que les femmes sont des êtres humains à part entière et non des bêtes, qu’elles sont capables de rationalité et de vertu, et qu’en aucun cas elles ne méritent d’être battues, mal traitées, bafouées, trompées et violées. En considérant le contexte historique et la mentalité de l’époque, on peut définitivement qualifier ses propos de féministes.

D’ailleurs, son ouvrage le plus célèbre, La cité des dames, est un incontournable des études féministes actuelles. Intelligemment inspiré de la République de Platon et de la Cité de Dieu de Saint-Augustin, cet ouvrage présente une cité entièrement constituée de femmes. Il s’agit d’un véritable hommage aux femmes vertueuses de l’histoire avec lequel Christine veut démontrer qu’il est possible pour les femmes de faire le bien. Elle y démonte un à un tous les mécanismes de la discrimination misogyne et de la dichotomie « femmes charnelles » versus « hommes rationnels ».

Enfin, vous toutes, mesdames, femmes de grande, de moyenne ou d’humble condition, avant toute chose restez sur vos gardes et soyez vigilantes pour vous défendre contre les ennemis de votre honneur et de votre vertu.

La cité des dames

En conclusion, grâce à son intelligence, son savoir et son courage, Christine de Pisan, première féministe et première femme de lettres française, aura marqué l’histoire. En avance sur son temps, elle ouvrira la porte à l’humanisme ; c’est elle qui fera connaître Dante et Boccace en France, grâce à sa connaissance de l’italien.

Il est étonnant de constater le traitement que son œuvre recevra à travers les siècles. Voici par exemple ce que Gustave Lanson nous en dit, dans Histoire de la littérature française (1894) :

Bonne fille, bonne épouse, bonne mère, au reste un des plus authentiques bas-bleus qu’il y ait dans notre littérature, la première de cette insupportable lignée de femmes-auteurs, à qui nul ouvrage sur aucun sujet ne coûte, et qui, pendant toute la vie que Dieu leur prête, n’ont affaire que de multiplier les preuves de leur infatigable facilité, égale à leur universelle médiocrité.

(je souligne)

Preuve que la misogynie n’est pas reliée à une époque en particulier, Gabriel Naudé (1600-1653) avait, quant à lui, su reconnaître la valeur de Christine :

Toutes les fois que j’aperçois les œuvres encore inédites de Christine de Pizan, je ne puis m’empêcher de déplorer le sort de cette femme vraiment supérieure qui fut douée d’une vertu si pure et d’un savoir si éminent et dont les ouvrages, composés en langue vulgaire et admirablement écrits pour leur époque, furent remplis de maximes de la plus haute sagesse. Mais quelques jours, ma tâche sera de les venger des vers, de la poussière et de l’oubli.

C’est pourtant seulement en 1980 que la société occidentale a décidé de déterrer officiellement l’œuvre de Christine de Pisan. Il était plus que temps, n’est-ce pas ?

Références

Autrand, Françoise (2009), Christine de Pizan, Paris, Fayard.

Roux, Simone (2006), Christine de Pizan. Femme de tête, dame de cœur, Paris, Payot.

Dor, Juliette et al. (2008), Christine de Pizan. Une femme de science, une femme de lettres, Paris, Honoré Champion.

Hicks, Éric (1996), Le Débat sur le Roman de la Rose, Genève, Slatkine Reprints.

Dulac, Liliane et Bernard Ribémont (1995), Une femme de lettres au Moyen Âge. Études autour de Christine de Pizan, Orléans, Paradigme, coll. Medievalia.

Page Christine de Pisan, Wikipédia, L’encyclopédie libre. En ligne. http://fr.wikipedia.org/wiki/Christine_de_Pisan

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