2 Anna Maria van Schurman, savante et artiste (1607-1678)

Marie-Noëlle Schurmans

AM Schurmans

The Dinner Party (Brooklyn Museum, New York) est une installation réalisée par Judy Chicago pour « mettre fin au cycle continuel d’omissions par lequel les femmes sont absentes des archives de l’histoire » (Chicago, 2007, p. 10). La base de l’œuvre est une table triangulaire de 39 places désignées par des noms de femmes, mythiques ou historiques. Chaque place est associée à d’autres noms de femmes, gravés sur un socle. Le tout rassemble 1 038 femmes.

Anna Maria vient s’asseoir à cette table, elle y cherche son nom. On l’appelle parfois Anna, Anne ou Anne Marie, et elle signe van Schurman ou de Schurman, en néerlandais ou en français, selon l’interlocuteur auquel elle s’adresse dans son abondante correspondance. C’est à l’aile II de la table qu’elle trouve sa place, aux côtés d’Artemisia Gentileschi, peintre italienne (1593-1652), et d’Anne Huthinson (1591-1643) qui fut jugée comme hérétique pour avoir soutenu qu’une femme pouvait interpréter la Bible. Elle se réjouit de parler avec elles de ces dimensions de sa vie : l’art, les sciences, la foi et, thème traversant, l’autorité des femmes à s’y exercer.

Anna Maria, première femme universitaire d’Europe, ressent aussi l’appui des 28 femmes dont les noms se trouvent associés à sa place, formant un tissage de talents mal connus et d’histoires singulières. Elle y retrouve avec joie le nom de Marie le Jars de Gournay avec laquelle elle a correspondu pendant sa vie, à propos du droit des femmes à l’étude.

Les convives se sont rejointes ; les voix de 1038 femmes s’entrecroisent.

Apprendre

Anna Maria van Schurman nait en 1607, dans une famille d’origine anversoise, dont le destin est lié aux guerres de religion. Calvinistes, ses grands-parents paternels ont dû quitter Anvers et s’installer à Cologne. C’est là que se marient ses parents et que naissent quatre enfants. Anna Maria est la troisième, la seule fille. La famille s’installe ensuite à Utrecht, où Anna Maria vivra la plus grande partie de sa vie.

À cette époque, les garçons ont très rarement accès à l’instruction, au-delà de rudiments d’écriture et lecture. Seules les familles aisées peuvent s’offrir un précepteur, et c’est le cas pour les frères d’Anna Maria. Quant aux filles, elles sont éduquées par leur mère qui les initie aux tâches domestiques. Même issues de milieux favorisés, les filles n’ont accès ni aux enseignements privés, ni a fortiori aux formations académiques. Dès sa petite enfance pourtant, Anna Maria se glisse dans la salle d’études de ses frères, et témoigne vite de son désir d’apprendre : elle lit et écrit le néerlandais à 4 ans, surprenant son père qui, convaincu, l’encourage à poursuivre et la soutient. Lorsqu’il meurt —Anna Maria a 16 ans— il lui fait promettre de ne jamais se marier, de crainte que, dans un rôle d’épouse et de mère, de telles habiletés ne puissent plus s’épanouir. Mon amour, répond-elle, est crucifié.

Anna Maria se forme donc, au fil des années, au latin et au grec, en passant par le français, l’anglais et l’italien, puis elle ajoute encore l’hébreu : très concernée par la religion, elle veut lire les textes sacrés et les philosophes dans le texte. Elle s’attaque encore au syrien, à l’arabe et l’éthiopien, en même temps qu’elle développe différentes habiletés artistiques : poésie, peinture. Le portrait d’Anna Maria, mis en exergue, est un autoportrait miniature exposé au Museum Martena, Franeke.

Ses domaines de prédilection sont variés : la théologie avant tout, mais également les lettres ou le Droit tout autant que les sciences, astronomie et physique. Complétant ce parcours essentiellement autodidacte, Anna Maria est autorisée à 29 ans —au vu de ses capacités, mais à la condition de rester invisible des autres étudiants— à suivre des cours à l’Université d’Utrecht, dans le champ des humanités, ainsi qu’en médecine et en théologie. Elle devient ainsi la première femme universitaire d’Europe.

S’engager

Que va-t-elle faire de ses savoirs ? L’époque est misogyne : les femmes passent de l’autorité de leur père à celle de leur époux. La conception de leur infériorité est généralisée et encouragée par les discours religieux. Inquiétée à la fois par l’admiration dont elle est l’objet et par la transgression qu’elle incarne face aux convictions religieuses, elle va petit à petit s’engager fermement pour la défense de l’éducation des femmes.

Elle s’insère dans la République des lettres humaniste, constituée de réseaux d’hommes de lettres et de sciences dont l’activité repose essentiellement sur une correspondance qui, à travers l’Europe, porte sur l’échange d’informations et le débat d’idées. Ces réseaux sont bien sûr essentiellement masculins, mais Anna Maria participe à un réseau mixte où s’inscrivent Christine de Suède, Marie le Jars de Gournay, Elisabeth de Bohème, Anne de Rohan ou Dorothea Moore. Parmi ses correspondants masculins ressortent Gijsbert Voetius et André Rivet. C’est avec ce dernier qu’Anna Maria va le plus longuement débattre de l’aptitude des femmes à accéder à la formation scientifique. Cette correspondance est publiée en 1638, à Paris, sous le titre : Amica dissertatio inter Annam Mariam Schurmanniam et Andr. Rivetum de capacitate ingenii muliebris ad scientia. Suivent[1], sur le même thème : à Leiden, Dissertatio de ingenii Muliebris ad Doctrinam et meliores Litteras aptitudine (1641) ; à Paris, Question célèbre, s’il est nécessaire ou non que les Filles soiens Sçavantes (1646) ; à Londres, The learned Maid, or Whether a Maid may be a Scholar (1659).

Genre et connaissance

Anna Maria pose clairement la question qui fait l’objet de sa controverse avec Rivet : « Il s’agit donc de savoir si en ce temps, et dans l’estat où sont les affaires, il est à propos qu’une fille s’applique entierement à l’estude des bonnes lettres, et à la connoissance des arts et des sciences » (van Schurman, 1638, in : Venesoen, 2004, p. 101).

Son argumentation s’organise suivant un plan dialectique classique et affronte l’allégation de Rivet selon laquelle : « le souverain Autheur de la Nature n’a formé deux sexes differens, qu’afin de mettre une différence entre leurs fonctions, et qu’il a destiné les hommes à une choses, et les femmes à une autre » (Rivet, 1638, in : Venesoen, 2004, p. 132). C’est un point de vue féministe qu’elle déploie, en contredisant l’argument d’un fondement en nature des différences hommes-femmes : j’oppose, écrit-elle, l’estude aux occupations ordinaires et aux petits soins du ménage, où la coutume receuë destine ordinairement celles de nostre sexe (van Schurman, 1638/1640, in : Venesoen, p. 146) ; elle mentionne aussi de « fausses maximes » et des « lois tyranniques que l’ignorance establit, et que le mauvais usage nous impose » (p. 147).

Pour Anna Maria, les tâches domestiques constituent des obligations qui restreignent le temps qu’il est possible de consacrer aux études. Le fait cependant que les femmes sont dispensées de charges politiques et militaires leur apporte un temps dont les hommes sont privés. Et ce temps peut être dévolu à l’étude ; il le doit même pour éviter l’oisiveté ou le vice. On nous donne, ajoute-t-elle, l’aiguille et le fuseau pour ne pas nous laisser inutiles, et on nous dit que cet emploi est celui des femmes… Mais il ne s’agit pas, poursuit-elle, d’une règle infaillible, et c’est la voix de la raison qu’il convient d’écouter plutôt que celle d’une mauvaise coutume.

Sociologue avant la lettre, Anna Maria articule clairement genre et connaissance en précisant : « par quelle loy je vous prie nous oblige t’on à de si viles occupations ? est-ce par la loy divine, ou par la loy humaine ? » (van Schurman, 1638, in : Venesoen, 2004, p. 103). Le monde, répond-elle, ne doit pas attendre des femmes une occupation moins sérieuse et moins magnifique que l’étude des sciences : « il est impossible que des ames genereuses, et qui se voyent capables de tout se puissent contenir dans ces bornes estroittes que l’erreur commune leur a prescrites, et que des esprits relevez puissent souffrir qu’on les ravalle au-dessous de leur excellente nature » (p. 104). Et l’argument théologique vient cette fois soutenir son propos : l’étude des profonds secrets de la nature permet de s’approcher du Créateur. De discerner ce qui est honnête, de ce qui est honteux, nuisible ou contraire à la loi, et de régler ainsi le cours de la vie.

Tournant

Elle gagne des points dans les débats et ses idées sont bien diffusées. Mais ses interlocuteurs masculins, en même temps qu’ils l’encensent, persistent à la voir comme un cas d’exception qu’ils lient à sa virginité : on la nomme la Pallas d’Utrecht, la Minerve Batave, ou la dixième Muse ; on la considère tantôt comme un miracle et tantôt comme un monstre ; et le poète Constantijn Huygens écrit qu’elle a atteint la stature… d’un grand homme. Ces commentaires qui se voudraient flatteurs l’agacent. Mais le ton va changer du tout au tout lorsque Anna Maria, à 59 ans, va croiser la route de Jean de Labadie, ancien jésuite et prêcheur calviniste. Il s’arrête pour quelques jours chez elle, avec ses disciples, et lui dédie l’année suivant un volume de poèmes (Le triomphe de l’Eucharistie). Les rumeurs sur leur proximité remplacent progressivement les éloges dont elle était l’objet.

À 62 ans, Anna Maria quitte Utrecht définitivement et rejoint la communauté religieuse fondée par Labadie, qui a rompu avec l’Église réformée. Critiquée de toute part, Anna Maria le suit à Amsterdam, puis en Westphalie, sous la protection d’Elizabeth de Bohème. Des conflits violents portant sur la légitimité du courant labadiste éclatent cependant, et la communauté se réfugie près de Hamburg, où Anna Maria rédige, à 66 ans, sa biographie et sa défense (Eukleria seu Melioris Partis Electio, 1673), centrée sur son cheminement spirituel. C’est l’année suivante que meurt Labadie, dans un climat si conflictuel qu’il faut un mois pour lui obtenir une sépulture. Anna Maria et les labadistes s’installent alors dans la Frise où elle meurt, trois ans plus tard, âgée de 71 ans.

Présence

Ses idées féministes se poursuivront bien sûr, portées par d’autres voix. Mais son nom tombera très vite dans l’oubli, tant fut intense le désamour dont elle fut l’objet de la part des milieux savants. Critiques et calomnies, dès son engagement auprès de Labadie, exprimèrent une profonde déception mêlée de rancune envers celle qui s’affirmait heureuse d’avoir quitté le monde. On retrouve, encore aujourd’hui, cette tonalité lorsqu’on lui reproche l’éparpillement de ses dons multiples, son désir de plaire, ou sa fausse modestie, pour qualifier enfin ses réalisations d’œuvre mineure (Venesoen, 2004). Mais elle revient aussi, depuis peu, au-devant de la scène, au vu des traductions et publications récentes de ses écrits, du nombre de thèses qui se réalisent à son propos, et de l’abondance croissante des références en ligne, parmi lesquelles s’insère ce bref portrait, à la manière des miniatures qu’elle offrait à ses proches.

Références

Beek (van), Pieta (2010), The first female university student : Anna Maria van Schurman (1636), Utrecht, Igitur, 280 p.

Bulckaert, Barbara (2001), Une lettre de l’humaniste Anna Maria van Schurman (1607-1678) sur l’accès des femmes au savoir, Clio. Femmes, Genre, Histoire, p.167-183.

Chicago, Judy (2007), The Dinner Party : From Creation to Preservation, Londres, Merelle Publishers Ltd.

Schurman (van), Anna Maria (1638), Amica dissertatio inter Annam Mariam Schurmanniam et Andr. Rivetum de capacitate ingenii muliebris ad scientia, Paris, s.n.

Schurman (van), Anna Maria (1641), Dissertatio de ingenii Muliebris ad Doctrinam et meliores Litteras aptitudine, LugdunumBatavorum, Elzeviriana.

Schurman (van), Anna Maria (1646), Question célèbre, s’il est nécessaire ou non que les Filles soiens Sçavantes. Le tout mis en François par le Sr. Colletet, Paris, Rolet le Duc.

Schurman (van), Anna Maria (1659), The learned Maid, or Whether a Maid may be a Scholar. A logic Exercise, London, John Redmayne.

Schurman (van), Anna Maria (1673). Eukleria seu Melioris Partis Electio. Tractatus brevem vitae ejus Delineationem exhibens. Altonae ad Albim, Cornelis van der Meulen.

Venesoen Constant (2004), Anne Marie de Schurman. Femme savante (1607-1678), Correspondance, Paris, Honoré Champion, 239 p.

Sur Internet

(s.d.), Anna Maria van Schurman. En ligne. http://www.annamariavanschurman.org/about-anna-maria-van-schurman/

(s.d.), « Portrait of Anna Maria van Schurman », The National Gallery, London. En ligne. http://www.nationalgallery.org.uk/paintings/jan-lievens-portrait-of-anna-maria-van-schurman

« Anna Maria van Schurman », Encyclopedia Britannica. En ligne. http://www.britannica.com/EBchecked/topic/528482/Anna-Maria-van-Schurman

Bulckaert, Barbara (2001) « Une lettre de l’humaniste Anna Maria van Schurman (1607-1678) sur l’accès des femmes au savoir », Clio 1/2001 (n° 13), p. 11-11. En ligne. www.cairn.info/revue-clio-2001-1-page-11.htm

(2007), « Elizabeth A. Sackler Center for Feminist Art: The Dinner Party: Place Setting: Anna van Schurman », Brooklyn Museum. En ligne. http://www.brooklynmuseum.org/eascfa/dinner_party/place_settings/anna_van_schurman.php

(s.d.), « Whether a Christian Woman Should Be Educated and Other Writings from Her Intellectual Circle », The University of Chicago Press. En ligne. http://www.press.uchicago.edu/ucp/books/book/chicago/W/bo3630892.html

de Baar, Mirjam (2014), « Schurman, Anna Maria van (1607-1678) », Digitaal Vrouwenlexicon van Nederland. En ligne.

http://resources.huygens.knaw.nl/vrouwenlexicon/lemmata/data/Schurman, Anna Maria van

(s.d.), « Anna Maria van Schurman – 17de eeuw », RoSadocumentatiecentrum. En ligne.

http://www.rosadoc.be/joomla/index.php/het-geheugen/literaire-tijdlijn/tot-1800/288-anna-maria-van-schurman-17de-eeuw


  1. La bibliographie de A. M. van Schurmans comporte 37 titres, rassemblant essais, recueils de correspondance et poèmes (Pieta van Beek, 2010).

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